Culture et Développement » Les Dépêches de Brazzaville, 27 avril 2012

Les Dépêches de Brazzaville, 27 avril 2012

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Interview – Francisco d’Almeida et Bernard Boucher : « Il y a besoin d’opérer une révolution culturelle »

Francisco d’Almeida dirige depuis plusieurs années Culture et Développement, une organisation non gouvernementale de coopération culturelle basée à Grenoble, en France, et qui intervient principalement en Afrique auprès des collectivités locales, des ministères et des opérateurs culturels. Pour sa part, Bernard Boucher est expert et consultant en politiques et industries culturelles. Il a dirigé pendant plusieurs années au Canada, son pays d’origine, la Société de développement des entreprises culturelles. Pour ces deux experts de l’Unesco, une prise de conscience collective combinée à un travail d’équipe entre acteurs politiques, culturels et de la société civile pourrait permettre de valoriser le secteur culturel en RDC.

Les Dépêches de Brazzaville : Quel est l’objet de votre séjour en RDC ?

Bernard Boucher : L’Unesco veut soutenir les pays qui ont une intention d’élaborer des politiques culturelles. Depuis l’adoption de la convention sur la diversité des expressions culturelles, on encourage les pays qui veulent le faire. L’Unesco a conclu une entente avec l’Union européenne pour un programme qu’on appelle Assistance à la gouvernance des politiques culturelles. La RDC a déposé une demande et l’Unesco a constitué une banque d’experts. À chaque pays qui fait la demande, l’Unesco envoie leurs CV et le pays choisit deux experts. Nous avons donc été choisis et notre rôle se résume en l’assistance technique au ministère de la Culture dans un processus d’élaboration de la politique culturelle. Ce processus peut passer par différentes étapes. Avec l’Unesco, on a convenu d’un calendrier qui nous amène, dans un premier temps, à nous imprégner de la compréhension des activités culturelles locales. Par la suite, on fera part au ministère de l’état de nos observations et avec lui on conviendra d’un programme d’actions à court terme jusqu’à notre prochaine mission qui aura lieu à la mi-juin. Et, avec le ministère, on va reprendre le travail qui va se conclure sur la démarche qui va conduire votre pays à sa politique culturelle pour peu que tout ce processus là se mette véritablement en route. Mais le contexte me semble favorable car dans le DSRP, deux pages sont consacrées à la culture dont une où le gouvernement s’engage à élaborer une politique culturelle.

LDB : Quelles sont vos premières impressions sur le secteur culturel de la RDC ?

Francisco d’Almeida : Il y a un constat évident qui est celui d’une réduction de la culture aux loisirs, à l’amusement qui a une conséquence sur la place qu’on accorde à la culture dans le développement du pays. Dès lors que l’on considère que c’est un loisir ou de l’amusement, il n y a pas lieu d’élaborer une stratégie publique qui l’accompagne. Donc, il y a besoin d’opérer une vraie révolution mentale pour ne pas dire une révolution culturelle par rapport à cela et considérer d’abord que cela sert de différentes façons au développement du pays mais que pour que ça puisse servir, il y a des métiers dans ce secteur là où il faut former des gens afin qu’ils puissent être performants. Il faut mettre en place un environnement qui puisse favoriser l’éclosion de ce secteur. Bref, traiter le secteur culturel comme on traiterait la filière bois, textile, etc. Mais ce qui est un peu amusant, c’est que tout le monde accuse l’État de ne pas prendre cela au sérieux alors que la population elle-même ne le prend pas au sérieux. Du coup, c’est tout le corps social qui doit s’intéresser sur ce qu’il veut faire de sa culture, quelle importance il lui donne et quel rôle il compte lui attribuer. Et ça, les étrangers ne peuvent pas le faire à votre place. Seuls vous-mêmes pouvez décider de l’importance que vous voulez donner à la culture, de la manière dont vous voulez qu’elle puisse servir. Les partenaires extérieurs peuvent vous accompagner dans la manière de structurer les choses quand cela demande une technicité ou une expertise qui n’existe pas localement.

LDB : Quelles sont les conditions de succès d’une telle démarche ?

F.D.: La condition, c’est un esprit d’équipe. C’est de travailler à plusieurs acteurs dans une véritable solidarité. Qu’il y ait de la cohésion entre le pouvoir public, le milieu culturel, la société civile, etc. C’est pour cette raison que je disais tout à l’heure que c’est un problème qui concerne la société tout entière

B.B. : Il faut une prise de conscience collective. Il y aura une véritable politique culturelle et des retombées de cette politique quand il y aura une prise de conscience que la culture est fondamentale pour que le pays existe dans toutes ses dimensions. Avant notre arrivée ici, l’on nous disait que souvent en RDC on associe la culture à la musique. Si l’on pense musique dans le sens que c’est la musique qu’on va écouter dans un endroit où on danse le soir pour s’amuser, l’on peut penser que la musique n’a que cette dimension. La musique a plusieurs dimensions, notamment historique car les instruments sont témoins de l’histoire d’une civilisation. Donc la musique n’a pas que sa dimension divertissement. C’est dans cette optique que doit se situer cette prise de conscience.

F.D. : Une impression que je peux donner est qu’on utilise beaucoup de mots à contresens. Il y a beaucoup de confusion sur beaucoup de termes, notamment culture, art, promotion culturelle. Un certain nombre de mots sont utilisés de façon très floue et très générale. Quand on est en médecine, on utilise des mots techniques. Ce doit être la même chose en culture. Ce manque de précision dans les mots rend les choses floues et cela aggrave le problème du manque de sérieux dans le secteur culturel car on ne sait pas de quoi on parle. L’on aborde les choses de manière globalisante et cela empêche d’être précis dans ce qu’on fait et de résoudre définitivement le problème.

B.B. : Parfois aussi, cela peut prendre la forme de l’importation des termes. C’est le cas du partenariat public-privé qui est très à la mode dans les pays développés et qui a une signification particulière. Parfois ici, l’on nous parle de partenariat public-privé et quand on essaye de comprendre, c’est plus la forme d’une subvention de l’État à un organisme privé. Derrière chaque terme utilisé, il faut savoir à quelle réalité on se réfère

LDB : Existe-il des pays en Afrique qui ont des politiques culturelles bien appliquées et quelle est la clé de leur succès ?

F.D. : L’Afrique du Sud a un secteur culturel très structuré. C’est le pays qui a fait le travail le plus large. Après on a des bouts. Le Burkina a fait des choses intéressantes et fait évoluer sa politique culturelle. Le Sénégal également a fait des avancées partielles, le Maroc a fait des choses remarquables en matière de cinéma ; la Côte d’Ivoire a fait des choses intéressantes en matière de livres scolaires. Mais ce sont des bouts. Pas un seul n’a pu, à ma connaissance, englober tous les domaines comme l’Afrique du Sud. Dans ce pays, selon ce que j’ai appris, on recherchait de nouveaux gisements de croissance et ils n’ont pas négligé le secteur culturel qui est plus développé chez eux que dans d’autres pays. Et le système bancaire a beaucoup misé dessus. Il y a avait des atouts qui ont amené ceux qui élaboraient la stratégie de croissance à prêter attention au secteur culturel. Donc ce n’était pas une stratégie culturelle mais une stratégie de croissance fondée sur l’industrie dans laquelle ils ont intégré la culture. En dehors du continent africain, nous avons les pays des Caraïbes.

Le problème des pays africains vient du fait qu’ils ont beaucoup de ressources naturelles. Ils négligent les secteurs qui ont un potentiel économique plus faible. Quand des pays sont dénués des ressources naturelles, ils cherchent tous les gisements possibles. Ils ne négligent rien. C’est notamment le cas de la petite île de Sainte-Lucie qui base son développement économique sur l’articulation tourisme-culture. C’est aussi le cas aux Seychelles, à la Jamaïque et aux Bahamas.

Propos recueillis par Patrick Kianimi