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Le cri d’alarme de l’Unesco : « La crise en Irak est une guerre contre la culture »

La crise actuelle en Irak est une guerre contre la culture.

IRAQ-UNREST-KURDSTous les jours nous parviennent des informations sur la persécution systématique de minorités ethniques et religieuses, des attaques contre le patrimoine culturel et contre l’éducation. Nous sommes les témoins d’un processus de nettoyage culturel en Irak d’une ampleur et d’une intensité inédites dans l’histoire récente.

Ces attaques dirigées contre les lieux de savoir, de mémoire et de culture nourrissent la spirale de la vengeance et vont déstabiliser encore davantage, et de manière durable, la cohésion sociale.

La crise en Irak montre que la protection de la culture est inséparable de la protection des vies humaines. On cible des hommes et des femmes en même temps qu’on cherche à détruire les lieux qui portent leurs identités et à nier la sédimentation d’une histoire millénaire. La destruction ciblée du patrimoine culturel et religieux, notamment les églises, sanctuaires et monuments, et le pillage systématique des biens culturels, relèvent d’une même stratégie de terreur, destinée à anéantir le dynamisme et la diversité culturelle du peuple irakien, à bien des égards unique au monde, et qui disparaît sous nos yeux. A quelques jours de la rentrée scolaire, les écoles sont prises pour cibles, plus de 60 d’entre elles sont utilisées à des fins militaires, l’éducation est détournée pour alimenter la haine. Ces attaques dirigées contre les lieux de savoir, de mémoire et de culture nourrissent la spirale de la vengeance et vont déstabiliser encore davantage, et de manière durable, la cohésion sociale.

La conférence internationale sur la paix et la sécurité en Irak qui s’est ouverte le 15 septembre à l’initiative du Président François Hollande est une opportunité de poser les fondements d’une approche adaptée aux crises modernes où les identités et les cultures se trouvent au premier plan.

Le cas de l’Irak est éloquent.

L’Unesco a une histoire forte et intime avec ce pays et peut témoigner combien la destruction du patrimoine fut le signe avant-coureur de persécutions sectaires. Les communautés directement concernées le comprennent immédiatement. Les exactions contre la diversité culturelle commises aujourd’hui en Irak font écho aux attaques délibérées contre le mausolée de Al-Askari dans la ville de Samarra en 2006, puis en 2007. Ces attaques avaient alors déclenché un déplacement de population massif des communautés chiites, sunnites et chrétiennes à travers tout le pays et une crise humanitaire d’envergure.

En réponse, l’Unesco s’est engagée auprès des autorités iraquiennes à protéger, autant que possible, le patrimoine culturel iraquien et à promouvoir la reconnaissance et le respect de sa diversité. En 2014, la reconnaissance de la Citadelle d’Erbil, dernier des 4 sites inscrits au Patrimoine Mondial, a été un motif de fierté nationale. C’est aussi le premier site du Patrimoine Mondial dans la région kurde de l’Irak. Sa nomination, par les autorités iraquiennes, est un symbole à la fois de diversité et de la possible cohabitation pacifique de toutes les composantes de l’identité irakienne. Nourrir et pérenniser cet équilibre extrêmement fragile est un enjeu fondamental pour une sortie de crise durable.

Il est nécessaire d’intégrer très en amont les enjeux éducatifs, culturels dans toute stratégie visant à restaurer non seulement la sécurité, mais plus encore la paix durable. Notre arsenal le plus puissant, ce ne sont pas les missiles et les armes, c’est tout ce qui aide à forger le sentiment d’une histoire commune.

L’histoire récente nous enseigne les limites d’une réponse exclusivement militaire à ce type de crise. La guerre est devenue un phénomène social au sens large, dans des contextes de conflits civils, asymétriques, où la victoire armée n’est souvent qu’en trompe l’œil. C’est pourquoi il est nécessaire d’intégrer très en amont les enjeux éducatifs, culturels dans toute stratégie visant à restaurer non seulement la sécurité, mais plus encore la paix durable. Notre arsenal le plus puissant, ce ne sont pas les missiles et les armes, c’est tout ce qui aide à forger le sentiment d’une histoire commune. Cela peut se faire, par la formation de professionnels, la protection des sites, la lutte sans relâche contre le trafic illicite des biens culturels.

Les Conventions de La Haye sur la protection du patrimoine culturel en cas de conflit armé (1954), et celle de l’Unesco contre le trafic illicite (1970) fixent les règles de la coopération internationale dans ce domaine. La reconnaissance de la destruction intentionnelle de patrimoine culturel comme un crime de guerre, au même titre que celle d’écoles et d’hôpitaux, témoigne d’une prise de conscience irréversible. Ces instruments sont trop souvent considérés comme des appels impuissants face à la brutalité de la guerre. Ils dessinent au contraire des stratégies innovantes pour y répondre. Aussi devons-nous lutter contre le prétexte fallacieux qu’en cas d’urgence, la culture serait secondaire et qu’il faudrait choisir entre les vies humaines et la culture. Il n’y a pas à choisir. Même sur les routes, dans les camps et les tentes de réfugiés, la culture trouve sa place, dans les poèmes et dans les chants que les déplacés inventent pour résister et pour guérir. Notre réponse doit être à la hauteur et considérer que la protection de la culture fait partie intégrante de la protection de la société dans son ensemble et de toute stratégie pour la paix digne de ce nom.

Par Irina Bokova

Source : http://www.lefigaro.fr

Mise en ligne le 14 octobre 2014