Culture et Développement » Réseau Culture 21, 6 novembre 2009

Réseau Culture 21, 6 novembre 2009

Les liens entre culture et développement

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Entretien avec Yann SALÈTES, délégué général adjoint, Culture et développement, Grenoble.

L’action de l’association Culture et développement est centrée sur l’élaboration et la gestion de projets culturels participant au développement. Elle conçoit et met en œuvre des projets pilote pour sensibiliser les collectivités du nord et du sud à prendre en compte la culture dans leur coopération au développement. Elle intervient aussi comme opérateur de collectivités locales ou d’organisations internationales de coopération.

 

Les projets de coopération culturelle décentralisée connaissent-ils un nouvel essor, notamment depuis l’adoption de la convention de l’UNESCO sur la diversité culturelle ?

Les facteurs culturels sont au cœur de tout projet de développement. Leur absence de prise en compte peut mener à l’échec des projets. Depuis peu, la culture remonte dans les priorités des politiques de coopération internationale. Elle devient d’ailleurs un enjeu géopolitique, et elle est considérée comme un facteur de meilleure connaissance et de dialogue avec les autres cultures et donc comme un facteur de paix. Par ailleurs, des études récentes – menées notamment par Culture et développement dans les pays du sud – démontrent de manière précise qu’en soutenant la structuration de filières culturelles à l’échelle des régions ou des villes, on peut contribuer au développement local. Plusieurs colloques ont été organisés ces dernières années par l’UNESCO, l’OIF et la Commission européenne sur la culture comme un facteur de développement. Cela devrait aboutir à une meilleure prise en compte de la culture, notamment des industries culturelles, dans l’action de ces organisations et dans les politiques extérieures des États membres de l’Union européenne et de leurs collectivités locales.

 

La transversalité semble intrinsèque aux actions de coopération. Comment se vit cette transversalité sur le terrain ?

À Culture et développement, nous nous battons pour développer les interactions de la culture avec les autres dimensions du développement. Nous pensons notre action de manière transversale et globale. Prenons l’exemple de la musique. Si l’on admet qu’elle est composée d’une chaîne de métiers, que ses acteurs ont besoin d’évoluer dans un environnement juridique adapté, qu’ils ont besoin de formation professionnelle, d’infrastructures, de dispositifs de soutien à leurs activités économiques, on voit bien qu’ils ne doivent pas recevoir le soutien du seul ministère de la Culture mais aussi celui du ministère de la Ville, des organismes de formation professionnelle, des Chambres de commerce et d’industrie, etc. De la même manière, dans le cadre de notre action de soutien à la coopération décentralisée, nous essayons de favoriser une collaboration entre les services des Relations internationales et les autres services. Cette transversalité est vraiment nécessaire pour sortir la culture de son cloisonnement et prouver aux élus du sud que ce n’est pas juste « un plus ».

C’est un lieu commun de dire qu’il existe dans les pays du sud, en Afrique en particulier, une grande richesse culturelle. Mais on ne dit pas assez que cette richesse est une ressource insuffisamment exploitée. C’est un peu comme s’il y avait un sous-sol riche en minerais d’un côté, mais de l’autre côté pas assez d’ouvriers, pas assez formés, pas assez de réseau de diffusion et de commercialisation, et pas assez de capitaux investis, etc. Pour que la culture contribue durablement au développement économique par la création d’emplois mais aussi au bien être des populations, il faut des lieux de création, un environnement professionnel de qualité, un environnement juridique, des politiques publiques, des lieux de production, un dispositif de distribution, tout un ensemble de choses pour que la filière soit efficace et qu’elle permette aux créateurs de mieux vivre de leurs créations. En somme, il faut des politiques de développement local et de coopération internationale en matière de culture comme il en existe pour l’agriculture et l’artisanat.

 

Quelle est la place de la culture dans les projets de coopération ?

Quand on parle de coopération nord-sud on essaie de penser réciprocité et équité dans les échanges. De nombreux élus des collectivités du nord se plaignent qu’il n’y a pas assez de réciprocité dans leurs projets de coopération, qu’ils donnent beaucoup pour le social, la santé, l’agriculture, et qu’il y a peu de retours pour la ville. Paradoxalement, avec les projets de coopération culturelle décentralisée, c’est l’inverse. Il y a beaucoup de projets d’accueil des cultures du monde au nord dans le cadre de festivals, de résidences, d’échanges artistiques, mais il n’y a pas beaucoup d’actions dont l’objectif est d’aider les collectivités du sud à se doter de réels outils durables de développement culturel.

Au sud, les politiques culturelles locales sont embryonnaires. Il y a une faiblesse ou une absence de personnel formé au niveau des collectivités, un manque de moyens financiers locaux, et la décentralisation culturelle n’est pas réellement opérationnelle. Dans ce contexte, seules les réalisations concrètes, dont l’utilité et la contribution au développement sont prouvées, peuvent convaincre les élus qu’il faut investir dans la culture. Pour cela, l’expérience du Reemdoogo, Jardin de la Musique de Ouagadougou est très intéressante. Nous nous sommes  beaucoup battus pour ce projet aux côtés des villes de Grenoble et de Ouagadougou. Il fonctionne aujourd’hui en parfaite autonomie, intégralement financé localement. C’est un projet qui est cité en exemple, à tel point que d’autres villes du sud nous contactent pour bénéficier d’un appui à la mise en place d’une infrastructure culturelle similaire. Il y a dix ans, ce n’était pas envisageable.

Au nord, la culture n’est pas encore assez perçue comme pouvant faire partie de politiques de développement au sud. Quand on explique l’activité de Culture et développement, il nous est souvent demandé quel intérêt y a-t-il à mettre des moyens sur la culture dans des pays où une frange de la population n’arrive pas à se soigner ni à manger. Nous leur répondons qu’il faut s’attaquer à tous les champs du développement à la fois et ne pas en négliger certains, au risque que ces pays perdent définitivement leur identité culturelle et qu’ils soient marginalisés sur la scène mondiale.  Nous leur répondons qu’aider une collectivité à se doter d’un réseau de bibliothèques, c’est contribuer à l’accès au savoir et à l’information, facteurs essentiels de développement. Nous leur répondons enfin qu’intervenir efficacement sur les filières culturelles revient à créer des opportunités économiques. On doit pouvoir venir en appui à des créateurs ou à des métiers culturels comme on le fait pour des agriculteurs, des artisans ou d’autres agents économiques. C’est un renversement de tendance à faire.

Par ailleurs, si le lien entre culture et économie est un des arguments les plus forts pour les élus et les acteurs culturels du sud qui vivent dans un contexte de pénurie, il ne faut pas oublier les autres aspects. La culture, au sens anthropologique du terme, concerne les modes de vie, les mentalités, les valeurs, et donc par conséquent les actions à mettre en place pour leur préservation et leur valorisation, le rôle de la culture dans la cohésion sociale, les politiques culturelles en lien avec les politiques de la jeunesse… Tous ces enjeux-là sont interconnectés.

 

Quel est votre mode d’intervention auprès des collectivités ?

Il y a plusieurs phases dans la mise en œuvre de nos projets. Une demande initiale d’une collectivité du sud ou du nord nous amène à réaliser une étude de diagnostic sur les besoins, les manques, les potentialités, les acteurs en présence, etc. Cette étude donne lieu à la co-conception, par les collectivités du nord et du sud, d’un projet de coopération culturelle décentralisée pour la mise en œuvre duquel les collectivités nous missionnent comme opérateur. Puis, nous prenons le temps de former les acteurs, de favoriser un portage politique local et une réelle appropriation du projet et de ses enjeux. Ce temps et cette implication sont nécessaires pour créer des dynamiques vraiment durables.