Culture et Développement » Lettre d’information du CMTRA n°50, été 2003

Lettre d’information du CMTRA n°50, été 2003

Entretien avec Francisco d’Almeida, délégué général de Culture et Développement

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Francisco d’Almeida : Culture et Développement est une association nationale qui a 40 ans et qui a son siège à Grenoble. Elle s’est donné pour missions de contribuer en France au développement des partenariats culturels des collectivités territoriales avec celles d’Afrique et d’appuyer en Afrique les acteurs culturels dans leur lutte pour le développement culturel. En fait, C&D est une structure de médiation entre acteurs culturels du Nord et du Sud et plus particulièrement entre collectivités locales de France et d’Afrique.

Le rôle de notre association est d’informer et de former les partenaires aux réalités et problématiques du développement culturel en Afrique. Dans cette perspective, nous publions la revue “Médianes”, des guides pratiques et nous organisons des journées d’études, des sessions de formation et des colloques. Nous avons également un site à consulter sur en cliquant ici.
En plus de cette activité de médiation, Culture et Développement assure des missions de conseil ou d’opérateur pour des collectivités locales françaises et met en œuvre des projets pilotes reproductibles ailleurs s’ils sont pertinents. Dans ce cas, les actions menées touchent souvent au livre, parfois à la musique et plus rarement aux arts plastiques ou au patrimoine culturel.

Par ailleurs, nous intervenons aussi dans le cadre d’un programme du Ministère des Affaires Etrangères en appui aux collectivités territoriales du Sud. C’est ainsi qu’est né le programme d’appui au Réseau des Villes d’Afrique de l’Ouest qui sera, sauf imprévus, suivi d’ici la fin de cette année 2003 par un nouveau programme intitulé “Diversité-Urbanité-Culture”. Celui-ci s’adressera à des collectivités locales réparties sur 3 continents Afrique, Ouest et Sud, Amériques, Caraïbes, et Asie du Sud-Est. La musique en sera le secteur privilégié et ce pour des échanges en réseau.
En fait, l’objectif de Culture et Développement est de contribuer à l’aménagement culturel du territoire en Afrique par la coopération Nord-Sud, quel que soit le secteur culturel concerné, livre, spectacle vivant ou arts plastiques. C’est cette notion qui guide notre action et fait que nos projets s’efforcent d’articuler l’implantation d’infrastructures culturelles, le développement de l’activité culturelle avec des actions de formation d’acteurs culturels, des élus locaux ou des agents des collectivités locales.
À titre d’exemple touchant le livre, on peut citer un programme que nous entamons pour le compte de la Région Rhône-Alpes au Mali en 6ème région à Tombouctou et qui porte sur l’accès à la lecture. Ce programme vient s’ajouter à un autre conduit aussi avec le soutien de la Région Rhône-Alpes intitulé Banque Rhône-Alpes du livre.

 

Vous menez dans le domaine musical, et depuis plusieurs années, un programme d’échange entre un réseau de villes d’Afrique de l’Ouest et des acteurs musicaux basés à Grenoble. Quels en sont les mécanismes, les outils et les résultats ?


Nous sommes effectivement engagés depuis 1997 dans la mise en œuvre d’un programme d’appui à trois collectivités d’Afrique de l’Ouest pour le développement culturel : Ouagadougou au Burkina-Faso, la Commune 1 de Bamako (c’est le nom administratif de la commune au Mali), et Treichville, l’une des 10 ou 11 communes qui composent Abidjan en Côte d’Ivoire. Ces trois collectivités se sont regroupées en un réseau informel dénommé “Réseau des Villes d’Afrique de l’Ouest” et sur un programme d’appui comportant un volet ” action culturelle jeunesse ” avec une composante musique.
La ville de Ouagadougou a souhaité réfléchir avec Culture et Développement à l’action culturelle en direction des jeunes à partir de la musique. Et comme nous étions dans le cadre d’un réseau, nous avons proposé un projet pluriannuel à réaliser selon un axe interafricain en y associant Treichville. Il faut savoir que Treichville a été le cœur de la vie musicale en Côte d’Ivoire et même au-delà dans les années 60 et 70 avant de perdre son leadership au profit de Yopougon, autre commune abidjanaise qui est maintenant le poumon du “zouglou”, courant musical qui a donné le succès international “1er Gaou”.

Nous avons intitulé le programme “Sono de villes, le son des villes”. J’insiste sur le fait qu’il s’agit d’un programme et non d’un projet. Car un programme implique une continuité d’actions selon une orientation définie. Et là, l’objectif à atteindre est de mettre en place des outils, les maisons de la musique, des mécanismes, les échanges de musiciens ou de formateurs aux métiers de la musique, pour servir à la structuration d’une filière de la musique dans ces villes.
Dans le même temps en France, Culture et Développement était en discussion avec la mairie de Grenoble qui souhaitait ouvrir ses relations internationales vers l’Afrique subsaharienne. Elle accepta la proposition de travailler avec le réseau des villes d’Afrique de l’Ouest, tout en privilégiant son partenariat avec Ouagadougou.
Néanmoins, ceci n’excluait pas la commune de Treichville et ses musiciens. Les choses se sont alors concrétisées. La participation de la Ville de Grenoble rassura les villes africaines par la perspective de collaborer avec ses services en charge de la musique.

On peut donc dire que “Sono de villes, le son des villes” s’est développé dans le cadre d’un programme d’échange culturel entre Grenoble, Ouagadougou et Treichville-Abidjan. Mené en collaboration avec l’équipe du Ciel et de la Chaufferie de Grenoble, avec l’appui de la Direction des Relations Internationales et de la Direction des Affaires Culturelles, il comprend 3 volets : un échange entre jeunes musiciens, un partenariat pour l’implantation de maisons de la musique qui sont des centres ressources musiques, et un programme de formation.

 

Le premier volet fondé de 1999 à 2001 sur des résidences de création et de formation fut l’occasion de rassembler 12 musiciens sous la direction de deux directeurs artistiques, un Français et un Ivoirien dans le but de créer un répertoire commun par-delà les différences esthétiques. Sa mise en œuvre a été portée par Clarice Celli et a donné lieu à “Sono de villes, itinéraire 1999-2001” un documentaire, mémoire audiovisuelle de cet échange culturel dont la conception revient à François Reymond, réalisateur habitué du festival de jazz de Montreux.

La première résidence eut lieu à l’automne 99 à Ouagadougou et Abidjan, la seconde à Grenoble au printemps 2000. Elle permit d’affiner le répertoire existant, de participer à des concerts, des shows cases, et d’entrer en studio pour enregistrer avec des moyens professionnels une maquette de 3 titres. Résultat du travail accompli, le groupe éponyme “Sono de villes” fut sélectionné pour le Womex 2000 à Berlin où il obtint un succès qui lui valut des dates pour 2001, à Berlin, Turin, Paris et Grenoble.
En outre, le groupe fut choisi par le festival Rocktambule pour assurer la première partie du concert de Youssou Ndour. Le succès rencontré et la volonté des musiciens de poursuivre cette aventure donnèrent naissance à un nouveau projet autonome sous le nom de “collectif Sono de villes” porté par l’association grenobloise Donguili So.

Le deuxième volet de ce projet concerne l’amélioration des conditions de travail des musiciens à Ouagadougou et à Treichville-Abidjan. Il consiste à aider les communes de Ouagadougou et de Treichville-Abidjan à implanter des maisons de la musique avec des locaux de répétition, une scène, un programme de formation et d’information où les musiciens pourront trouver des ressources répondant à leurs besoins.
La première de cette infrastructure est en cours de construction à Ouagadougou et sera opérationnelle en 2004 sous le nom de “Reemdogo, jardin de la musique”. Les travaux de celle d’Abidjan devraient suivre l’année prochaine si la situation à Abidjan le permet.

Enfin, le 3è volet concerne la formation. Entamé en 2001 avec l’accueil à Grenoble, Lyon (ARSEC), Angers et Nantes (Trempolino) du futur responsable du Reemdogo, il se poursuivra avec celle du chargé de projet de Treichville. Mais l’essentiel de ce volet portera vers 2004 sur les formations aux métiers de la musique. Il reste à mettre en place dans le cadre d’un compagnonnage entre le Ciel, la Chaufferie et les 2 structures africaines lorsqu’elles seront opérationnelles. Bien entendu, si d’autres structures de Rhône-Alpes souhaitent s’y associer, elles seront les bienvenues en Afrique et ici. Ainsi pourrait se constituer une dynamique de réseau.
En somme, les maisons de la musique et les résidences sont les outils de ce programme, le compagnonnage entre musiciens ou structures musicales ainsi que le partenariat entre collectivités en sont les mécanismes.

 

Quelles sont les possibilités de développement des actions de partenariat culturel international dans les conditions difficiles que nous connaissons ?
Tout dépend de ce que vous entendez par “conditions internationales difficiles”. Si vous faites allusion à la situation politique internationale actuelle, je vous répondrai qu’elle n’est qu’un moment de tension très préoccupante mais qui passera. L’histoire internationale est marquée de phases de tensions comme celles-ci suivies par des phases de détente qui créent un appel d’air, un besoin d’aller voir comment ailleurs vivent les autres.
Si, par votre question, vous faites allusion aux conditions de financement, c’est clair que les ressources financières se raréfient. Mais il faudrait voir de plus près dans la multiplicité et l’opacité des programmes des organismes français ou multilatéraux comme l’UNESCO, la Commission européenne ou l’Agence intergouvernementale de la Francophonie pour ne citer que ces institutions-là, s’il n’y a pas de possibilité d’agir. _ En France, le Ministère de la culture accorde la priorité à l’accueil des musiques du Sud. Ceci dit, il n’en demeure pas moins qu’il y a un déséquilibre entre le nombre de projets qui émanent du milieu culturel et les budgets prévus. Mais il faudrait aussi regarder du côté des collectivités territoriales dont certaines comme la Région Rhône-Alpes ont une vraie stratégie internationale.

Sur le terrain, si on observe ce qui se passe dans le milieu culturel, on constate, comme nous le faisons périodiquement par des enquêtes ou le guide des échanges culturels France-Afrique que nous éditons (parution de la 3è édition en juillet 2003), qu’il y a un besoin et un fort désir d’échanges. Je suis frappé par l’augmentation en 10 ans du nombre d’équipes artistiques ou d’associations qui engagent ou envisagent des échanges culturels. Mais leur développement est freiné par la limite des ressources publiques. Comme celles-ci ne sont pas éternellement extensibles, surtout dans les circonstances actuelles, il devient urgent de réfléchir à la diversification des sources de financement et notamment aux formes et modalités de partenariat avec d’autres types de partenaires financiers.
Mais la solution ne réside pas seulement dans le financement. Elle pourrait aussi porter sur les manières d’agir, notamment par le biais de réseaux qui permettraient de regrouper les efforts pour faire bouger les choses ensemble. C’est pourquoi il me semble nécessaire de consacrer nos énergies en Rhône-Alpes à donner à un programme comme “Sono de villes, le son des villes” une dimension régionale en associant différents lieux de la musique à Lyon, Grenoble, Annecy, St Étienne, Valence avec les lieux de la musique qui existent déjà ou sont en cours de construction en Afrique.

C’est là un bel enjeu qui pourrait donner lieu à des rencontres, résidences de musiciens au Nord ou au Sud ou de création commune dans une vraie dynamique de diversité culturelle. Mais c’est une voie qui demande du temps et des moyens, choses qui ne sont pas toujours compatibles avec la logique économique du spectacle vivant. Car vous le savez, il ne suffit pas de mettre des artistes ensemble pour qu’il y ait une confrontation fertile, un véritable échange. Cela nécessite du temps pour permettre la compréhension des esthétiques et des manières d’être, la maîtrise aussi des techniques et des manières de faire. Mais, rêvons un peu, on peut espérer que les maisons de la musique associées selon un principe de compagnonnage permettraient de disposer de la durée nécessaire pour faire naître de vrais échanges en matière de musique. Pour parler d’échange et non pas de collage, il faut trouver les moyens d’avoir du temps.

Propos recueillis par J.B. avec la collaboration de Clarisse Celli