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Moi métis ? De la quête d’identité des artistes africains

Entretien avec Francisco d’Almeida

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Comment les métissages culturels sont-ils vécus en Afrique ? De quels enjeux identitaires sont-ils porteurs ? Sociologue d’origine togolaise, délégué général de l’association Culture et Développement*, Francisco D’Almeida travaille depuis vingt ans dans le domaine de la coopération culturelle Nord-Sud. Initiateur et observateur privilégié d’échanges artistiques entre la France et l’Afrique, il œuvre à l’élaboration d’un dialogue interculturel.

 

Comment les cultures se métissent-elles en Afrique ? Y a-t-il différents types de processus ?

L’Afrique, à cause des ruptures et mutations qu’elle connaît mais aussi de ses vicissitudes économiques et politiques, manifeste une vitalité créatrice qui donne naissance à de nouvelles combinaisons culturelles. Celles-ci relèvent des problématiques de l’identité et de la différence mais aussi du syncrétisme. Un profond et puissant phénomène de recomposition culturelle est actuellement à l’œuvre, principalement dans les capitales africaines. Il prend en charge à la fois le croisement des cultures nationales et la confrontation à la culture occidentale.

 

Le terme de métissage culturel est-il fréquemment utilisé dans les sociétés africaines ?

La question du métissage mérite d’être posée sérieusement pour prendre conscience que les cultures africaines s’empruntent des éléments les unes aux autres, se métissent. Ces emprunts viennent enrichir des pratiques culturelles ou artistiques locales, élargir leur horizon anthropologique. Cela a toujours existé.
Les cultures africaines ont une très forte plasticité, une grande souplesse. Elles sont capables d’ingérer beaucoup d’influences, africaines ou occidentales, qu’elles réinterprètent à leur manière. Cette appropriation leur est si naturelle qu’elles ne cherchent pas à désigner ce processus par le terme de métissage. Ceci dit, à notre époque, alors que les frontières explosent, ce processus est une vraie question de société. Nous ne vivons plus dans des univers clos : il faut comprendre le fonctionnement et les enjeux de ces hybridations.

 

Comment se manifeste cette recomposition culturelle dans les expressions artistiques ?

La scène africaine artistique s’est beaucoup diversifiée en une vingtaine d’années. Progressivement ont émergé des démarches artistiques fondées sur l’expression de consciences individuelles. C’est ce courant artistique qui est confronté avec acuité aux questions du Même et de l’Autre. Ces artistes doivent d’autant plus prendre en charge la recherche d’une identité qu’ils ont vécu le brassage inter-ethnique, subi la dépossession culturelle ou qu’ils sont confrontés à l’échange avec des cultures extra-africaines. Les films, la musique, les livres et les magazines véhiculent des formes venues des Amériques, d’Europe, d’Inde ou d’Egypte qui sont reprises et recyclées dans la musique – rap, reggae, salsa – la danse ou les arts visuels. L’artiste africain contemporain et urbain est très tôt confronté à l’expérience de la diversité culturelle. Sa préoccupation est essentiellement de construire son identité dans le brassage des cultures qui coexistent dans l’espace urbain.

 

Les échanges entre les cultures africaines et celles des ex-puissances coloniales se multiplient. Quel regard portez-vous sur ces rencontres ?

La question de la nécessité et de l’urgence de cette aventure internationale se pose. A quoi va servir la rencontre ? Qu’est-ce qui lui donne sens et la justifie ? Sans revenir sur les débats soulevés en leur temps par l’historien Cheikh Anta Diop ou le plasticien Papa Ibra Tall sur les conséquences des échanges avec l’Occident, on ne peut contourner ces questions aujourd’hui. D’autant que les artistes urbains africains considèrent cette ouverture à l’Occident comme nécessaire à l’évolution de leur propre pratique. L’expérience de Taxi-Couleurs mise en place par Culture et Développement (1) nous a donné l’occasion de vérifier la nécessité et les risques de ces échanges internationaux. Cette expérience de détour culturel par le Nord et par le Sud a été pour les plasticiens africains non seulement l’occasion d’un enrichissement de leurs techniques mais aussi d’un élargissement de leur vision de l’art et de leur identité.
Ils ont pris conscience de leur propre méconnaissance des arts d’Afrique et de la possibilité d’élaborer une esthétique singulière propre aux cultures africaines.
Finalement, c’est cette confrontation à l’Autre qui permet de concilier la quête identitaire et la recherche de la rencontre et de la légitimité internationales. A condition que les artistes issus de la ” périphérie ” soient capables de résister à la formidable puissance idéologique et artistique de l’Occident. Car, qu’ils en soient conscients ou non, les Africains sont sollicités surtout pour les traits spécifiques qui seraient le signe de leur différence culturelle et de leur singularité artistique. Mais cela suppose la maîtrise, du moins la connaissance préalable, de l’appareil esthétique de sa propre culture.
Or, la sortie de l’univers ethnique, la marginalisation ou le rejet des savoirs traditionnels dans les processus de formation ont entraîné chez de nombreux artistes une méconnaissance des codes artistiques propres à leur culture d’origine. Ces derniers mènent ainsi une quête identitaire qui dépasse leur champ ethnique originel pour prendre en compte différentes cultures, des plus proches aux plus lointaines.

 

Cette quête identitaire multiculturelle des artistes ne reflète-t-elle pas ce qui se joue à l’échelle des sociétés africaines ?

Le monde local devient culturellement de plus en plus divers. C’est vrai sur la planète entière. C’est ce que l’on appelle la mondialisation. Cette diversité trouve naturellement écho dans les productions artistiques qui expriment à l’avance, telles des sentinelles, les mutations qui travaillent les sociétés en profondeur.

 

Pourtant cette diversité culturelle, à l’échelle collective comme individuelle, va de pair avec des tendances au repli identitaire. En Afrique comme ailleurs, s’affirment des identités closes, essentialistes, qui refusent le métissage… 

C’est compréhensible. On ne mesure pas encore toute l’importance du trauma colonial dans l’inconscient collectif… Quarante-cinq ans après les indépendances, un siècle après le début de la colonisation, les peuples africains sont encore dans la dynamique de récupérer leurs identités passées, idéalisées. Il y a encore une très forte douleur liée à cette perte de soi qu’a été la colonisation. Il faut ajouter à cela un brouillage des repères, conséquence de la confrontation sur la scène mondiale, qui est vécue plus ou moins comme une tentative d’assimilation. Affirmer une identité idéalisée, même révolue, c’est une manière de retrouver des repères.

 

Que peut-on face à cette tendance au repli identitaire ? Est-ce une fatalité ?

Il ne faut pas généraliser. Tout le monde n’est pas dans une affirmation identitaire forte. Il existe parallèlement une ouverture aux autres cultures, dans la création artistique notamment – voyez le succès continental de la musique congolaise, le soukouss ! Les enfermements identitaires sont pour moi plus symptomatiques d’une douleur, d’un désir d’être écouté que synonymes d’un réel rejet des autres.
Cette tendance touche au point extrême de la notion d’identité qui est celui de la singularité. La tentation identitaire essentialiste s’explique par le besoin impérieux de se définir pour se démarquer des autres, marquer sa singularité. En ces temps de mondialisation de masse et donc d’uniformisation, cette nécessité s’exacerbe. Elle exprime une différence irréductible.
Nous sommes faits du Même et de l’Autre. C’est autour de ces deux pôles, dans cette dialectique, que se construit l’identité.

 

Ces replis sur des identités passéistes ne sont-ils pas aussi la conséquence de l’absence de clefs pour penser autrement ? Encore aujourd’hui, les cultures restent très soumises à la hiérarchie coloniale. L’Afrique manque de ses propres outils d’analyse… 

C’est là que le bât blesse. C’est un vrai problème, dû à l’auto-dépréciation et à la difficulté de beaucoup (beaucoup de quoi ? d’africains ou d’artistes ?) à sortir du mimétisme. Il faut rappeler qu’à partir des années 70, quand les économies africaines se sont appauvries, les pouvoirs politiques se sont raidis et ont installé des schémas de fonctionnement et de commandement des sociétés extrêmement hiérarchisés, centralisés. Un contexte qui ne libère pas la créativité des peuples. Sans démocratie ni liberté d’expression, pas d’innovation ni de création de nouveaux schémas de pensée.
Le poids de la chape politique y est pour beaucoup, aggravé par la faillite économique. La prolifération des sectes religieuses sur le continent montre à quel point les gens cherchent à s’accrocher à quelque chose. L’Afrique traverse une période d’extrême difficulté, non seulement matérielle mais aussi morale, économique et politique, accentuée par les mutations liées à la mondialisation.

 

Les élites intellectuelles africaines ont-elles joué leur rôle dans la décolonisation des esprits et la construction de nouvelles identités ?

Il y avait une révolution mentale à faire en Afrique. Dans les années 50/60, il y a eu une vraie réflexion générale, une tentative africaine pour créer de nouveaux schémas qui permettent des changements de société. Je pense par exemple à ce concept inventé par Julius Nyerere : l’ ” oudiama “, la communauté.
Avec le durcissement des régimes politiques et la difficulté de plus en plus grande d’exprimer librement une pensée, cette dynamique collective s’est progressivement effondrée. Les intellectuels se sont préoccupés de leur propre devenir. Il ne faut pas oublier que le contexte a toujours été conflictuel, fondé sur des rapports de force. Cette génération n’avait pas les ressources économiques pour défendre ses points de vue. Son échec est davantage le résultat de cet état de fait qu’une incapacité atavique à se penser soi-même.

 

Peut-il y avoir une rencontre égalitaire entre cultures du Nord et du Sud ?

Cela pose de nombreuses questions. En premier lieu : la motivation des circuits internationaux des expressions artistiques africaines. Comment exister autrement que comme objet d’une mode éphémère dans cette relation marquée par une inégalité des rapports économiques et de pouvoir ? Comment prendre part à la communauté artistique internationale, en tant que partenaire évoluant avec le monde sans s’enfermer dans une identité figée ni se soumettre à l’art occidental ? A travers quelles grilles de lecture ces œuvres peuvent-elles être reçues ? Peut-il en exister une universelle ?
Face à la violence symbolique du pouvoir de légitimation artistique de l’Occident, les artistes africains doivent être à la fois capables d’élaborer des esthétiques correspondant à des concepts universels, mais surtout de préserver les écarts différentiels. C’est cette ” différence intraitable ” dont parlait Roland Barthes qui fera de l’échange interculturel une rencontre d’altérités qui interagissent.
Pour cela, la communauté artistique internationale se doit d’opérer un décentrement, de choisir une vision syncrétique du monde qui ne veuille pas réduire les différences.
Cela revient à se demander quelles formes d’échanges promouvoir pour contribuer à l’avènement d’une société, d’un monde où les cultures communiquent par delà leur singularité ?

 

N’y aurait-il pas une charte éthique à mettre en place dans ces échanges culturels ?

Cette culture de l’échange se développe depuis les années 70-80. Mais il y a, il est vrai, de part et d’autre, de fausses postures. Dans ces rencontres, certains artistes du Sud se comportent davantage comme des ” cachetonneurs ” que comme de véritables partenaires. Quant à ceux du Nord, hormis quelques uns qui viennent consciemment avec l’idée de piller, la majorité fait montre de beaucoup de romantisme, de bonnes intentions, de générosité et d’idées fausses. Faut-il s’étonner alors qu’ils se heurtent à de l’incompréhension ?
Je pense qu’il n’y a pas assez d’explications sur la façon d’échanger, de rencontrer l’Autre. Le métissage des cultures ne se décrète pas. C’est plus qu’un apprivoisement : c’est un apprentissage réciproque. Dans le métissage : 1+ 1 = 3. Il faut du temps pour chercher et trouver ce troisième élément inconnu.
Ce qui pervertit ces échanges, ce n’est pas tant leurs contenus que les représentations mentales que chacun s’en fait. Le partenaire du Nord pense que c’est lui qui apporte, tandis que celui du Sud y voit une opportunité matérielle. Il y a un malentendu. Celui-ci est lié à la conception de la coopération nord-sud dans laquelle il est admis que le Nord doit donner et le Sud recevoir. C’est cela qu’il faut changer. C’est fondamental.

 

Quel rôle peuvent jouer les artistes africains dans ce changement ?

Il ne faut pas qu’ils soient entièrement dépendants d’un marché extérieur. La dynamique du commerce mondial des biens culturels est telle qu’elle commande les artistes. Ce marché est toujours à la recherche de nouveauté. C’est une force pour les artistes. Mais, pour avoir un dialogue harmonieux avec un public, ils doivent d’abord se recentrer sur leur propre marché. La diffusion extérieure doit être un appoint, un complément et non l’activité principale.
Il est vrai que l’économie de la culture en Afrique de l’Ouest est désastreuse : pas de réel réseau de distribution, peu de volonté politique. Si cet environnement n’est pas porteur, c’est parce qu’il est peu structuré malgré l’existence d’un marché.
Les artistes doivent créer, rechercher l’excellence. Le véritable talent est reconnu partout dans le monde. Il faut travailler et travailler encore. Sortir du mimétisme et faire preuve de créativité. Il faut aussi que les artistes s’organisent, soient plus solidaires. S’ils forment une véritable catégorie socioprofessionnelle qui affirme ses priorités, formule des propositions pour contribuer au développement d’une économie régionale de la culture, alors ils pourront être entendus.

 

Quels conseils donneriez-vous aux aventuriers des métissages culturels ?

Pour qu’il y ait une réelle rencontre, il doit y avoir un processus d’apprentissage réciproque, avec ce que cela peut avoir de douloureux. C’est au bout de cet apprentissage que peut naître quelque chose de vrai : comme un enfant métis.
Il y a des rencontres artificielles qui sont créées parce qu’elles répondent à des effets de mode. Ce sont des opérations de séduction, mais le public ne s’y trompe pas. Ces échanges ne produisent pas nécessairement du métissage, juste du collage. Le métissage ne se décrète pas. Il doit reposer sur un désir réciproque. Les artistes doivent se choisir, pour ce qu’ils ont à partager mais aussi pour leurs différences. Dans l’échange, ce ne sont pas toujours les moins riches qui apportent le moins. Les artistes du Nord ont aussi beaucoup à apprendre. Il faut, de part et d’autre, une profonde exigence.

* Depuis 1960, Culture et Développement, association française nationale non gouvernementale, installée à Grenoble, agit dans le domaine des échanges culturels Nord-Sud. Structure de médiation et de soutien technique, elle favorise le partenariat culturel entre collectivités, institutions et associations de France et d’Afrique.

(1) Résidence artistique qui réunissait douze jeunes plasticiens (six originaires du Mali, du Cameroun et de la Côte d’Ivoire et six de France). L’opération se déroulait en deux phases durant 18 mois : une résidence d’étude en Europe notamment dans les écoles d’art d’Angers, de Grenoble et de Quimper et un atelier itinérant au Mali, à la découverte des arts traditionnels de ce pays.

Propos recueillis par Ayoko Mensah pour AfriBD